Classe en ZEP

Étudiante, elle s’essaye au métier de prof en ZEP

Clémence est étudiante dans une grande école de commerce. Au lycée, ses excellents résultats scolaires la poussent vers la voie royale : prépa, concours, admission à l’ESCP ; un schéma qu’elle connaît bien puisque ses parents travaillent en entreprise après des études de commerce. L’envie d’être maîtresse lui a bien trotté dans la tête jusqu’au collège mais la société lui fait comprendre qu’elle peut aller chercher plus loin que « le simple métier de prof ». Elle met cette envie de côté, sans plus vraiment y penser. Elle profite pleinement de sa prépa ; et affirme ne pas être trop déçue par l’école en arrivant, consciente que les enseignements n’y auront rien à voir avec ces 2 années intenses. Elle s’engage dans de nombreuses associations, dont la Junior Entreprise, qui lui permet de combler ce manque de stimulation. Finalement, elle a suivi tout ce qu’il fallait et trouvé son équilibre.

Alors qu’elle passe de nombreux entretiens en Audit et en Marketing pour ses stages de césure, Clémence entend parler d’un programme lui permettant de s’engager en tant que professeure dans un collège en zone d’éducation prioritaire pour une durée de 2 ans. Séduite, elle se lance. Angoissée ? Elle ne nie pas être stressée tous les dimanches soir avant de reprendre la semaine, dans un métier où, même si on maîtrise son cours, on ne contrôle pas l’humeur des élèves. Excitée, surtout ! Pendant l’été, tous les jeunes de son programme sont formés à la fois dans leur matière et sur des pratiques pédagogiques à mettre en place en classe. Chaque étudiant dispose de tuteurs individuels ainsi que d’un réseau fort qui leur permet mise en commun de ressources, partage d’expérience, et appui précieux. Une communauté riche et une structure bien solide pour le choix (ô combien courageux) de 2 années au cœur de l’école, dans des banlieues pas franchement faciles.

Enseigner en banlieue : la double immersion

En plus de découvrir un métier, Clémence est projetée directement dans un établissement classé REP (Réseau d’Éducation Prioritaire, selon les critères sociaux des habitants du quartier), à 1 heure de transports en commun de son logement parisien. La banlieue, elle l’a choisie, c’est aussi une des raisons de son engagement pour le programme qui cherche à pallier le cruel manque d’enseignants (au collège en général, en REP en particulier).

Un blanc par classe, des prénoms compliqués à retenir, le ramadan généralisé pendant le caniculaire mois de juin : tous les clichés sont là. Clémence accueille dans ses 4 classes de 6ème et de 4ème des élèves dont la non-mixité est frappante. En dehors de l’origine sociale, il s’agit d’un public bien particulier. « Les élèves sont très agressifs, y compris entre eux, et adoptent un vocabulaire très dur. Ils ont beaucoup de mal à travailler en groupe, ont très peu confiance en eux, et en contrôle la moitié de la classe a arrêté d’essayer au bout d’un quart d’heure ». En arrivant, elle savait qu’elle allait se frotter à un environnement différent de celui dans lequel elle a grandi. Pourtant, le fossé est marquant. En témoigne le décalage qu’elle ressent entre le moment où elle descend chercher ses élèves dans la cour de récré (où elle « prend conscience qu’autour [d’elle] il n’y a que des étrangers ») et le moment où elle rentre le soir à Paris et s’installe en terrasse avec ses copains en stage en Banque d’Affaires.

Le dilemme du prof : boucler le programme ou ne faire décrocher personne ?

« Quand je suis arrivée, j’ai été choquée par le niveau de mes élèves. Des 4ème qui ne maîtrisent pas la table de 2, la majorité des élèves qui ne différencient pas les chiffres pairs et impairs… ». Comment gérer ces différences de niveau ? Clémence affirme que c’est le point le plus dur et le plus frustrant du métier. Pour un prof, c’est terrible de voir un bon élève s’ennuyer ; pourtant impossible d’abandonner un groupe de plus faibles sans avoir l’impression d’échouer dans sa mission. Contrairement à la plupart de ses collègues (et quel dommage !), Clémence choisit d’oublier un peu le programme et d’essayer de faire progresser tout le monde. Elle cherche à ce que toutes les notions abordées soient assimilées : tout n’est pas fait, mais les apprentissages sont un peu plus solides.

Prof de Zep

Clémence ménage également chaque semaine un temps dans la préparation de ses cours pour la construction de séances atypiques, plus ludiques, et rassemble des ressources qui permettront de faire travailler les élèves sur des rythmes différents. « Un cours qui se passe mal est un cours où certains élèves ont lâché. Cela peut être les mauvais qui décrochent ou les bons qui s’ennuient. Il faut vraiment réussir à embarquer tout le monde. Je suis intimement convaincue qu’aucun élève n’a « pas envie de réussir » et s’en moque, tout est une question de confiance, parfois perdue depuis longtemps ». Le moyen de lutter contre le chahut et les perturbateurs, dans ces classes agitées, est donc d’intéresser et de donner à chacun un travail qui le motivera.

Pour autant, de nombreuses cartes sont déjà jouées avant l’entrée au collège. Certains élèves arrivent en 6ème avec des lacunes telles qu’il semble impossible de les faire apprendre correctement. « Je distingue deux catégories d’élèves en difficulté. Il y a ceux qui décrochent au collège, à cause du chahut, de mauvais professeurs, de perte de confiance, d’un mauvais environnement de travail. Ensuite, il y a ceux qui ont décroché à cause des lacunes accumulées au primaire. Il est possible de raccrocher les premiers en leur redonnant confiance et motivation, en les entraînant en petits groupes. Pour les seconds, on a souvent l’impression que c’est presque un peu trop tard, du moins dans une classe de 24 élèves… ». Clémence dénonce à regret ce système (scolaire mais pas que ; social aussi) qui a échoué à intégrer tous les jeunes et qui ne leur proposera rien d’autre que de poursuivre, année après année et de plus en plus douloureusement, leur scolarité jusqu’à être confronté à un marché du travail pour lequel ils n’ont aucune préparation adaptée. Le primaire reste donc décisif pour la scolarité et Clémence rappelle l’importance d’intervenir dès les plus petites classes.

J’évolue entre deux mondes : celui d’une prof en banlieue métissée et défavorisée, où les élèves agressifs traînent de grosses lacunes ; et les afterworks parisiens où mes amis étudiants sont en stage dans les grands groupes du CAC40 et passent leurs journées devant un ordinateur.

Un nécessaire équilibre personnel à trouver

Lorsqu’elle retrouve sa casquette d’étudiante, le soir aux afterworks de ses semblables partis faire leurs armes chez HSBC et L’Oréal, Clémence est un peu la bête curieuse. Ses amis sont intrigués et vraiment intéressés de savoir comment ça se passe – alors qu’eux sont tous plus au moins calés sur le même rythme, évoluent dans des environnements comparables pour des missions qui se ressemblent. D’autant qu’être prof, ça se prête bien aux anecdotes ! Clémence ressent ce décalage, aucun autre jeune ne semble autant « pris aux tripes que ce qu’[elle] peut vivre dans une classe au quotidien ».

La rançon, c’est le nouveau rythme à trouver. Couchée à 22h, levée à 6h30, elle raconte que c’est un métier dans lequel on ne peut absolument pas se permettre d’être fatigué. « En stage en entreprise, c’est possible de faire une journée devant l’ordinateur un peu au ralenti, et rythmée de pauses café. Au collège, si je n’apporte pas d’énergie à mes élèves en plus de celle qu’il me faut à moi, jamais ils n’en auront ».

Clémence organise alors judicieusement son emploi du temps. Heureusement, elle compte sur un réseau de jeunes professeurs engagés faisant partie du même programme qu’elle. Ils se retrouvent chaque semaine pour partager ressources et ressentis. Rendre cette merveilleuse mission vivable passe aussi par un équilibre personnel pour faire contrepoids au sur-engagement émotionnel généré – Clémence rêve de ses classes la nuit ! Elle continue donc le rugby 2 fois par semaine, avec des matchs le week-end ; pour le sport mais aussi pour l’équipe. Elle veille également à s’imposer des coupures et se ménage du temps en famille.

Emploi du temps Prof de zep

La solitude du prof et le manque d’incitation à faire mieux

Très vite, Clémence évoque ce qu’elle appelle « la solitude du prof ». Seule face à ses élèves, elle se sent surtout seule face à ses responsabilités. Elle n’a de comptes à rendre à personne, plus encore dans un milieu où les familles ne comprennent pas les notions et ne surveillent pas l’avancement du programme. Dès lors, tout est une question de conscience professionnelle. Clémence dénonce le danger de la routine qui guette les enseignants. Qu’elle est tentante, l’idée de se dire « mon cours était pas mal l’an dernier, pourquoi le changer plutôt que de profiter de mon week-end ? » ! Pour elle, trop peu de choses – que ce soit en termes de formation, de proposition de changer de matière, de progression – incitent à sortir d’une spirale dans laquelle on tombe passées les premières années à vouloir changer le monde. Tout cela contribue, selon elle, à fournir un enseignement qui se contente d’être correct, voire médiocre, et où les profs hyper motivés sont des perles rares.

Le défi du système scolaire français : la gestion des ressources humaines !

Jeune, dégourdie, avec à cœur cette envie de faire au mieux, Clémence a ainsi pensé son équilibre pour éviter de tomber dans cette routine dangereuse et s’investir au maximum. Elle est ainsi déjà membre du conseil d’administration de l’établissement et tient à ne pas faire les choses à moitié. Elle regrette le manque d’échange et de coopération avec ses collègues et s’étonne de s’être vue adresser des compliments sur ce qui lui semblait être la base du métier : « Toi, tu es vraiment investie pour tes élèves, c’est dingue – lui souffle-t-on en salle des profs. La preuve : tu restes 5 min à la récré quand tes élèves ont des questions ! ». Elle trouve cela absurde et dommage mais comprend les réactions. Elle dénonce ce système dépourvu d’incitations à mieux faire.

En effet, Clémence considère que l’école et l’entreprise ont mutuellement énormément de choses à s’apprendre. « Être prof est un métier qui demande énormément d’investissement si tu veux bien le faire. Pour moi, cela ne devrait pas être un métier à vie, mais plutôt limité à une durée de 5 ou 10 ans ». Une mission qui demande trop d’énergie, tant pour la motivation que physiquement, quand on sait que l’enseignant est debout à sautiller d’un cahier à l’autre dans une salle où la température pubère fait vite grimper le thermomètre. Clémence appelle à repenser la gestion des carrières. Pour elle, il faudrait que les professeurs aillent régulièrement voir ailleurs s’inspirer de nouvelles méthodes et nourrir une nouvelle envie de se donner à fond pour les élèves. Elle estime que le statut de fonctionnaire, parce qu’il ne permet que peu de passerelles, n’est pas du tout adapté. Nombreux sont ses collègues qui comptent déjà de nombreuses années d’enseignement et tenteraient bien autre chose, mais quoi ? À défaut, retour à la cause « routine » du moindre effort.

Les profs sont pour elle la clé du système. « Le système devrait plus croire en ses profs, en sa capacité à recruter les bonnes personnes, à les stimuler, à faire du management. Les profs sont la pierre angulaire du système et ce qu’il manque à l’Éducation Nationale c’est la bonne façon de les gérer en acceptant de consacrer des moyens à les former, les accompagner, les valoriser ». Il s’agit d’un enjeu clé qu’elle ressent tout particulièrement dans son établissement en réseau d’éducation prioritaire. Les enseignants qui y sont recrutés sont jeunes et n’ont pas assez de points pour faire leur carrière ailleurs et désertent sitôt qu’ils le peuvent. Des contractuels bouchent les trous, et tout cela contribue à appauvrir la qualité de l’enseignement en banlieues – parce que la gestion d’un tel écosystème devient extrêmement compliquée. Pour changer les inégalités sociales face à l’école, il faudrait ainsi proposer des salaires plus élevés en ZEP et attirer des enseignants expérimentés à la manière d’un challenge à relever.

Les profs sont la pierre angulaire du système. L’école et l’entreprise ont énormément de choses à s’apprendre. Ce qu’il manque à l’Éducation Nationale, c’est la bonne gestion des enseignants : incitations, accompagnement, formation, valorisation, confiance surtout.

Prof de zep Ecole

Bon vent !

Clémence a découvert un secteur qui la passionne. L’éducation a conforté cette cheftaine scoute aguerrie dans le plaisir qu’elle prenait au contact des jeunes. « Si l’éducation ne marche pas, le reste ne pourra pas suivre : chômage, communautarismes, extrémismes… L’école est clé et c’est donc vraiment un milieu dans lequel j’ai envie de rester ». Pour autant, elle souhaite aussi aller découvrir tout ce qu’elle a à apprendre en entreprise. Elle envisage, de retour à l’école après ses 2 années d’enseignement, de rédiger son mémoire sur les interactions bénéfiques entre l’école et l’entreprise. Elle attend de ses futurs stages de gagner en expérience sur le management, la gestion des ressources humaines, les façons d’amener les individus vers une certaine introspection dans un cadre régi par une hiérarchie qui accompagne et incite à la progression. Mélanger ces deux mondes ? Ce serait l’idée. Pour l’heure, Clémence passe le CAPES (le concours qui permet de devenir enseignant). Admissible aux écrits, elle prépare les oraux mais s’inquiète sur la validité du certificat. Un titulaire du CAPES qui n’exerce pas dans les 2 ans perd le droit d’enseigner, et cela est totalement incompatible avec la nécessité de Clémence de finir ses études et avec son envie d’apprendre en entreprise. Si par la suite elle peut intervenir à la croisée des secteurs, elle serait ravie. Start-up éducative, domaine de la tech, direction d’établissement… Aucune piste n’est fermée, et qui sait, des métiers il n’y en aura peut-être pas qu’un seul !

Lucie

Etudiante et passionnée d’éducation, je rêve d’une école de demain performante et juste, qui donne les moyens à chacun de se réaliser. Avec les Sherpas, je fais ma petite part du colibri.

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