Enseigner les maths au lycée : entretien avec Vanessa

Entre deux cours, une correction de copies, un graphique tracé sur GeoGebra, un conseil de classe, le trajet de dentiste de sa fille et les courses de la semaine, Vanessa a pris, avec plaisir et humilité, le temps de m’accorder cet entretien. A 48 ans, elle enseigne les mathématiques au sein d’un lycée général de banlieue parisienne et raconte la réalité de son métier. Le témoignage d’une profession finalement mal connue, au cœur d’un système malmené dont elle pointe les nombreuses failles – mais envers lequel elle porte néanmoins un regard très bienveillant. Un ressenti qu’elle assure très personnel, même s’il semble faire écho à la voix de nombreux autres enseignants…

Avant de commencer cet entretien, diriez-vous que vous êtes épanouie dans votre métier d’enseignant ?

La réponse est oui, je suis épanouie. Ce qui est important c’est que c’est un métier que j’ai choisi, je pense que c’est la condition de l’épanouissement

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’être enseignante ? Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier aujourd’hui ?

Le contact avec les jeunes, l’envie de transmettre, de communiquer quelque chose qui plaise. Tout cela bien avant mon intérêt pour la discipline des mathématiques. Les élèves sont plus ou moins contents d’être là, mais tenter de les intéresser est un challenge qui me motive ! Être prof, c’est parfois beaucoup de frustrations, d’inertie, l’impression de (se) donner énormément, et finalement « tout ça pour ça ». Et puis tout à coup, sur un visage, on distingue un éclair, un « j’ai compris ». On a alors l’impression d’ouvrir des portes, même des toutes petites, comme autant de petits maillons de réflexion. Ce qui m’intéresse dans ce métier, ça n’est pas tant d’enseigner Pythagore mais bien de faire apprendre des choses nouvelles, de faire adhérer le plus d’élèves et de permettre ce déclic de compréhension. Je pense que c’est très personnel, mais ce que j’aime c’est me frotter aux ados et interagir avec les jeunes (quand ils veulent bien s’y mettre) : le côté éducatif avant les mathématiques pures.

Qu’est-ce que vous aimez moins ? Y a-t-il certaines choses qui vous bloquent, qui vous frustrent ? Des « tâches » moins gratifiantes ? Des inconvénients inhérents à la profession ?

Tout d’abord, le métier a quelque chose de très répétitif : chaque année, tu redoubles ! Dès lors, ce qui reste stimulant c’est que les jeunes ne sont pas les mêmes : à défaut de progresser dans le contenu enseigné (c’est parfois pesant), on progresse dans la rencontre avec les élèves.

La correction des copies est également de moins en moins gratifiante. En vieillissant, je trouve cela de plus en plus pénible et rébarbatif. Je me rappelle être tout feu tout flamme à mes débuts en corrigeant mes copies, j’adorais voir qui avait compris quoi. Aujourd’hui, je trouve qu’il est beaucoup plus intéressant de préparer un cours : le construire, faire des recherches, trouver la bonne entrée, s’intéresser à la façon avec laquelle un autre s’y serait pris. Mais bon… [rires] c’est sans doute un peu ma faute aussi : je m’oblige à faire beaucoup d’interrogations pour laisser à mes élèves le loisir de progresser jusqu’au bout.

Ensuite, nous sommes pieds et poings liés aux programmes. C’est très frustrant, car on nous demande tout et son contraire : un programme figé, borné, ambitieux, combiné aux exigences de faire de la pédagogie différenciée, de la découverte sur ordinateur, des activités annexes… Comment gérer 36 élèves en étant tenaillé de la sorte ?

Enfin, nous sommes sur-sollicités par la gestion administrative au sein des établissements : écrire des rapports lorsqu’il y a un problème, remplir des dossiers, rendre des comptes, compléter un cahier de texte numérique (jamais consulté par les élèves, uniquement lu par les éventuels inspecteurs … Cela dépend du personnel encadrant de l’enseignement (CPE, surveillants, gestion interne des heures de retenue, de la discipline…).

Et puis viennent toutes les tâches annexes pour lesquelles on n’a pas été formés. Un prof est souvent contraint de s’improviser conseiller d’orientation ou psychologue. Cela peut être très intéressant mais nous n’en n’avons malheureusement pas les moyens.

Considérez-vous que vos élèves ont un niveau scolaire et une attitude vis-à-vis de l’apprentissage très hétérogènes ? Si oui, comment gérez-vous cela ?

Evidemment ! Et de plus en plus ! Le niveau et le rapport à l’apprentissage sont d’ailleurs très liés.

Cela créée beaucoup de frustration, pour moi comme pour les jeunes. Comme je l’évoquais, on nous demande une pédagogie différenciée, mais avec 36 élèves c’est irréaliste. J’ai toujours l’impression d’être contrainte de mettre à la marge un groupe d’élèves (les faibles ou les bons), et d’inviter tous les élèves plus moyens à suivre le mouvement.

A mon avis, cette hétérogénéité est très liée à ma matière. D’abord parce que l’affect rentre beaucoup en compte dans les mathématiques, et les parents perpétuent le mythe. Mais les maths, ça n’est pas génétique ! Certains ont des blocages et sont persuadés qu’ils n’y arriveront pas, tout l’enjeu est de leur redonner confiance. Ensuite parce que les mathématiques, c’est souvent tout blanc ou tout noir. Soit j’y arrive, et j’aime ça… soit pas. Par nature, c’est compliqué de gérer une matière où la réponse est bonne ou fausse. Cela renvoie quelque chose d’assez brutal aux jeunes. Si de mon côté, j’essaie de valoriser tous les développements intermédiaires, les mathématiques restent une science exacte et les élèves s’intéresseront brutalement à savoir si leur résultat est correct ou pas.

Racontez-nous une expérience où vous avez amené un élève à progresser alors que ça ne semblait pas gagné…

Pas plus tard que la semaine dernière. J’abordais les vecteurs avec ma classe de seconde très difficile. « Je vous préviens, je m’en fiche de votre passé avec les mathématiques. Personne n’a le droit de se juger nul ou en retard : ce chapitre est nouveau pour tout le monde et chacun repart de 0 », les avais-je prévenus. Finalement, ils se sont ouverts et certains élèves très mauvais ont compris très vite. Ils étaient trop contents, il y en a même un qui nous a fait une démonstration de « dab ». Ils n’avaient pas d’excuse et j’ai cherché à les valoriser. C’est compliqué dans le système français qui accorde une importance considérable à la notation. Je m’échine à leur répéter d’écrire des choses, de tâtonner, même si c’est approximatif pour commencer. C’est la position qu’adoptent tous les chercheurs, la progression se fait par l’erreur. Les notes sont anxiogènes, et les lycéens ont souvent peur du regard des autres. C’est dommage que les élèves les plus faibles restent discrets alors que ceux qui ont compris corrigent au tableau. L’inverse ferait progresser tout le monde mais il faudrait insuffler plus de bienveillance face aux difficultés dès le plus jeune âge.

Je pense à une seconde petite anecdote. L’an dernier, j’avais une élève de Terminale qui avait 4,5 de moyenne. Elle était super stressée au bac ; je suis passée dans sa salle pour l’encourager avant le début de l’épreuve. Le jour des résultats, elle m’a sauté dessus « Madame, j’ai eu 10 en maths !!! ». Elle était aux anges.

Quel est votre rythme de travail ?

Être prof, c’est au moins autant d’heures de travail personnel que de temps en présence des élèves. Préparation de cours, correction de copies, remplissage du cahier de texte, rendez-vous avec les parents, réunions diverses, échanges avec les collègues. C’est parfois bien plus, surtout en périodes de conseils de classe.

L’inconvénient du métier, c’est que tu ne fermes pas la porte de ton bureau quand tu rentres chez toi, et ça n’est pas évident de se discipliner pour ne pas travailler non-stop. Comme les conditions ne sont pas favorables pour rester travailler dans l’établissement (espace, matériel, ordinateurs), on se retrouve souvent à bosser après le dîner, le dimanche… C’est un inconvénient comme un avantage, finalement !

Les vacances arrivent toujours à point nommé, pour les élèves comme pour les profs : ce métier demande beaucoup d’énergie. Nerveusement, c’est très fatigant. On ne peut pas faire de pause en se disant « je vais prendre un café », impossible de lâcher les élèves 5 minutes. Physiquement, c’est également épuisant car je ne m’assieds jamais. Certes, nous avons beaucoup de vacances, et c’est très agréable. Mais elles sont autant un temps pour se ressourcer que pour préparer les séances suivantes, corriger les copies…

Quel regard pensez-vous que la société porte à la profession d’enseignant ?

Un regard catastrophique.

Ça dépend à quel endroit en fait. Dans les quartiers « huppés », on rencontre parfois des gens avec un regard dédaigneux, méprisant : le prof est celui qui n’a pas pu faire autre chose. En ce sens, la rémunération joue un rôle très important. Nous sommes dévalorisés pace que sous-payés, les gens se disent donc que ça doit être facile. Et en même temps, les parents sont très exigeants. Ils fliquent énormément, surveillent le programme, discutent entre eux, paient des profs particuliers… Dans les milieux plus durs, il peut y avoir plus de respect. Le plus compliqué, c’est que l’on attend que les profs pallient les soucis de la société. On parle beaucoup des enseignants dans les familles « il a fait ceci, cela… ». C’est déshumanisant que les gens guettent nos failles de la sorte.

En revanche, il ne faut surtout pas être négatif : ça n’est pas le cas de tous. Et cela arrive chaque année que des parents adressent des remerciements ! Je pense que finalement, les gens méconnaissent notre métier. Il y a une tension constante entre l’attente que le prof gère seul 36 élèves (avec pédagogie différenciée, réduction des inégalités, résolution des problèmes sociaux, accompagnement parascolaire) et les contraintes réelles qui le mettent sous pression. Ça n’est pas évident que l’on attende de nous d’être parfait !

Parlez-vous souvent de votre métier lorsque vous êtes en famille ou avec des proches ?

J’en parle. Je raconte des anecdotes de la journée, s’il y en, à ma famille. C’est plus rare avec mes amis, sauf lorsqu’ils me posent des questions… mais c’est ma personnalité !

Si vous aviez une baguette magique, que changeriez-vous ?

Des effectifs réduits dans les classes ! C’est la base. Si on avait moins d’élèves en face de nous, dans des classes hétérogènes, ce serait plus gérable. On demande aux professeurs d’individualiser l’enseignement, et aux élèves d’être créatifs… comment l’être à 36 lorsqu’ils sont muselés par un programme qu’il faut finir à tout prix ?

Considérez-vous que notre système éducatif est défaillant ?

C’est un peu tranché comme question. Là n’est pas la question. Il y a des choses qui marchent et d’autres qui ne marchent pas. Manifestement, au lieu d’estomper les inégalités, l’école les a plutôt exacerbées. L’école ne joue pas son rôle d’ascenseur social. Si l’égalité des chances est inscrite dans tous les projets, on finit par constater que c’est toujours les enfants des familles aisées qui s’en sortent ; et au-delà, qui connaissent la façon de contourner les cartes scolaires, de payer pour sortir du système classique. C’est en ce sens qu’il y a dysfonctionnement. L’échec dans le post-bac est énorme ; parallèlement de nombreux élèves s’autocensurent de par leur milieu social.

Finalement, je dirais que le système scolaire est défaillant par rapport à ce que la société attend de lui. On lui attribue inconsciemment des missions qui ne sont pas forcément les siennes.

Il peut en outre se targuer de nombreuses réussites : des centaines d’enfants sont heureux d’aller en classe !

Avez-vous l’impression que le profil des élèves a évolué depuis vos débuts dans l’enseignement ?

Oui complètement !

Les élèves sont de plus en plus consommateurs. Ça n’est pas forcément leur faute, mais plutôt celle de la société qui les a fait grandir. Le sens de l’effort a disparu, le zapping est permanent : si je lis une phrase que je ne comprends pas, je fais autre chose et ne cherche pas à persévérer. Il devient très difficile de construire une réflexion, car les jeunes ne savent plus se poser de questions. C’est une génération qui se décourage très vite ; ces adolescents ont l’impression d’échouer dès que le résultat n’est pas instantanément trouvé. Du coup, au lieu d’avoir la curiosité d’essayer de comprendre et d’apprendre, ils préfèrent occulter : cela leur renvoie une moins mauvaise image d’eux-mêmes. Je dis cela en tout bienveillance car je sais que leurs « j’m’en fous » sont une sorte de défense.

Quelle place pour le digital à l’école ?

Je vous avoue que c’est une question que je ne me pose même pas : cela viendra lorsque nous en aurons les équipements nécessaires. Pour l’heure, les moyens sont mis sur le collège, je ne me sens donc pas concernée au lycée. Je pense simplement qu’il y a un moment où il faut aussi que l’on apprenne aux jeunes à travailler de façon autonome, à écrire, raturer, schématiser… Sans recul, je ne sais pas si le digital sait faire cela.

Comment accompagner les futures cohortes d’enseignants ?

Etre enseignant, c’est un très beau métier. Le regard des gens doit changer : il faut qu’ils s’éloignent des chiffres et fassent davantage confiance aux professeurs, qui travaillent beaucoup, aiment leur métier, et sont la plupart des gens dévoués. On construit les jeunes de génération en génération tout de même, et apprendre à apprendre… c’est très chouette ! [Sourire radieux pour clôturer cette discussion].

Propos reccueillis en février 2017

Elsa

Comme la majorité d’entre nous, j’ai toujours été frustrée par l’école. C’est pourquoi, à la place d’une ennuyeuse année en terminale, j’ai obtenu mon bac en candidat libre avec mention et j’ai voyagé, travaillé dans une startup, et réalisé des projets. Vous trouverez ici mes articles sur l'éducation !

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