Infobésité : le (nouveau ?) mal du siècle

Infobésité : comment les changements structurels bouleversent notre quotidien par le canal de l’information



La révolution numérique en marche redéfinit profondément le rapport que nous entretenons avec notre environnement. Si toutes nos interactions constituent autant d’informations – que ce soit entre individus, avec des sociétés ou avec un ensemble de données beaucoup plus diffus –, celles-ci sont affectées par une crise majeure. les données changent de forme, de nature, leur volume et leur vitesse de diffusion sont étourdissantes et mettent en relations des émetteurs et des récepteurs toujours plus atomiques. Le téléphone portable et de fait, les informations en continues toujours avec nous, ont appuyer ce phénomène.

Par nature, l’homme s’approprie l’information en recevant des données, en les hiérarchisant et en extrayant l’information. Désormais, ce schéma d’appropriation n’est plus pertinent devant l’afflux des données et du nombre d’acteurs qui font face à la dématérialisation de son support. Par ailleurs, la donnée devient gratuite et l’immédiateté est la norme. Ceux qui relaient l’information ne sont plus les « savants ». Ainsi, les réseaux sociaux s’approprient-ils les données de leurs usagers pour en faire un business et l’on assiste à une forme de prolétarisation nouvelle. Dès 1997, dans son livre Data Smog David Shenk, un journaliste américain, explique comment les données vont façonner notre monde actuel. Bernard Stiegler, philosophe et directeur de l’Institut de Recherche et d’Innovation (IRI), attire l’attention sur la confusion que cela peut entraîner : les données, dont nous sommes submergés, ne constituent pas toujours de l’information ; et l’information n’est pas toujours une connaissance.
Les chiffres donnent le tournis. Caroline Sauvajol-Rialland, professeur à Science Po Paris, livre que nous consommons aujourd’hui 7 fois plus d’informations qu’en 2004. Nous en serons à 32 fois plus en 2020 ; cela signifie également que nous avons « avalé » ces 50 dernières années autant d’informations qu’en 2.000 ans d’histoire. Perspective excitante, il s’agit là également de la cause d’un nouveau syndrome qu’elle définit comme l’infobésité dans son ouvrage éponyme.


« L’infobésité est le fait de recevoir plus d’information qu’il n’est possible d’en traiter ou d’en supporter, sans porter préjudice soit à la personne, soit à l’activité »

Traduction québécoise de information overload, l’infobésité compte de nombreux synonymes. « Syndrome de saturation cognitive », « syndrome de débordement cognitif », « brouillard », « nuage informationnel » ou bien encore « surcharge informationnelle », autant d’expressions qui témoignent de la volonté des chercheurs d’appréhender les conséquences de ces transformations structurelles sur nos existences individuelles.

En effet, les incidences sont protéiformes et concernent tous les publics. Les étudiants dont le statut appelle une démarche d’apprentissage, accèdent à un nombre croissant d’informations qu’il faut mettre en adéquation avec une capacité d’analyse. La question de la « présence » se pose réellement lorsque ceux-ci sont à la fois en train de suivre un cours, de s’approprier des concepts, d’interagir avec leur environnement et de se confronter à leur affect et capacité de concentration.
Au travail, même problème. Pour 2/3 des cadres, c’est aujourd’hui plus de 35% du temps de travail qui est consacré uniquement à la gestion matérielle de l’information (qui passe généralement par les emails).

Alors, que faut-il voir devant cet afflux d’informations ? Une chance ? Un risque ? Que disent les experts de notre adaptation à cette réalité qui façonne notre quotidien ?


Etude infobesite



Infobésité : sommes-nous en danger ?

Caroline Sauvajol-Rialland décèle 3 types de réactions lorsque nous nous trouvons submergés :

  • un sentiment d’impuissance
  • un sentiment d’incapacité
  • un sentiment de frustration


Lorsque l’on demande aux experts la liste des risques du trop-plein d’information, elle est tout autant vertigineuse que le nombre de données qui nous assaillent en faisant une recherche : désengagement, déficit d’attention, addiction, anxiété, perte de mémoire, indécision, altération du jugement, atteinte de la créativité, troubles dysfonctionnels et relationnels… Vous suivez toujours ?

Les chercheurs américains ont également mis les mots sur un mal répandu, le FOMO (Fear Of Missing Out), qui constitue la peur de rater quelque chose, et concerne principalement les 18-35 ans. Conscients désormais que de nombreux événements ont lieu au même moment, que nos connaissances interagissent devant nos yeux, la multiplicité des possibles agresse notre capacité à faire des choix et provoque une lourde anxiété.

En outre, le risque majeur de cette situation est celui de la désinformation. Pour Caroline Sauvajol-Rialland, « l’exhaustivité est un concept totalement obsolète dans un monde digitalisé ». Le fait que tout le monde puisse accéder à la connaissance et au savoir universel est une illusion à laquelle il faut renoncer. « Les informations ne font sens que par rapport à un socle de connaissance que l’on a déjà ». L’enjeu est donc véritablement d’être sélectif, de hiérarchiser, de faire des choix judicieux pour rendre la donnée intelligible. Le philosophe Bernard Stiegler rejoint la professeure sur ce point : « l’information : si on la consomme, on la subit ! » Il faut la transformer, l’individualiser, même lorsqu’on la rediffuse ensuite. Ainsi, « on n’envoie plus du savoir : on créée des liens de solidarité sociale, on augmente notre puissance d’agir ». Être un mouton et reproduire en perdant le contrôle : voilà donc le plus grand danger.
Illustration brutale : celle des attentats parisiens du 13 novembre 2015 qui a donné à voir à des millions de français, non-stop sur leurs écrans, le détail des blessures et l’enquête heure par heure. Un « voyeurisme » inhibant les questionnements intérieurs qui auraient pu être menés par chacun pour comprendre la raison qui pousse des individus à commettre de tels actes. L’immédiateté de la donnée apporte de l’émotion, et cette émotion-même peut nous rendre aveugle.
Finalement, Internet peut être un outil merveilleux ; comme tout outil il nécessite toutefois un apprentissage pour donner les moyens à tous de l’appréhender comme un outil, et non comme un objet de consommation.



Infobesite - help


Triompher de l’infobésité : maîtriser l’info pour se l’approprier

Well done ! Vous arrivez à la troisième et dernière rubrique de cet article : vous avez donc fait fi de sa longueur – comparée aux infos condensées que nous lisons toute la journée et bien plus aisément – et avez donc mérité nos petits tips. En faisant une synthèse enrichie des recommandations des experts, les Sherpas vous livrent également les petites astuces qui les aident au quotidien à gérer l’info.

Parmi les conseils qu’ils prodiguent et les simples actions de bon sens, diverses pistes s’offrent à vous :

  • Faites un premier travail de tri. Filtrez l’information, concentrez-vous sur quelques sources, fiables et choisies, et opérez des regroupements (représentez-vous vos propres catégories). Lire pour lire est inutile !
  • Changez votre façon de lire l’information. N’hésitez pas à commencer par un « scan » de la page que vous vous apprêtez à lire : anticipez son temps de lecture, repérez la structure, l’articulation des titres, les premières informations que rapportent les éléments visuels. Ce sera parfois l’occasion d’écarter la lecture de cette page finalement peu intéressante, d’en retirer l’essentiel simplement de cette façon ou au contraire d’avoir une lecture complète plus « utile »
  • Gardez le contrôle sur votre temps. La masse d’information est chronophage et l’arrivée des données infinie : prenez-en conscience et soyez prudent. Vous êtes un être humain, avec un temps de disponibilité (matérielle et intellectuelle) borné. Choisissez le moment propice à la lecture (notamment grâce à de petites applis comme Pocket).
  • Ménagez-vous des plages horaires de déconnexion. Libre à vous de décider qu’à tel moment de la journée, vous bloquez l’information, qui souvent vient à nous de manière intrusive bien plus que nous ne venons à elle. La gestion des notifications est simple et pratique, et certaines applis poussent l’idée plus loin encore. Inbox Pause permets par exemple de bloquer l’arrivée de nouveaux emails! Un comble tout de même…
  • Démêlez le faux du vrai. Nous n’allons pas vous assénez des discours sur la théorie du complot mais les informations qui circulent ne sont pas toujours fiables (parfois à l’insu de ceux qui les diffusent). Tout usager pouvant désormais offrir des données, celles-ci méritent d’être vérifiées.
  • Changez votre rapport à l’information. C’est bien ici l’idée la plus importante : cessez de consommer de l’information mais appropriez-la-vous. Cela suppose de la transformer pour la rendre à la fois intelligible puis utile ; de lire une presse choisie.



Au quotidien, vous pouvez recourir à de petits outils simples et pratiques pour vous faciliter la vie :

  • La gestion intelligente des notifications,
  • La fonctionnalité de Facebook qui permet d’enregistrer des liens et d’y revenir plus tard, lorsque vous aurez le temps et l’attention de tirer profit de la lecture de la page qui vous intéresse,
  • Pocket, une sorte de bloc-notes dématérialisé qui vous permettra de sauvegarder et de classer les liens qui vous intéressent sur un compte unique accessible sur smartphone, tablette et ordinateur. Vous pouvez même partager vos sélections,
  • Evernote, qui se centre plus exclusivement sur le côté « bloc-notes », à tout moment
  • Digg Reader, une appli de bookmarking qui regroupe pour vous les informations selon des catégories qui vous sont personnellement pertinentes, en vous assurant de ne rien vous faire louper,
  • Unroll me, service de gestion du flux email qui vous désabonne des méchantes newsletters,
  • Time to Sign Off (gratuit) ou Brief Me (payant) : la solution “mini-journal” reçu chaque soir par email avec les actus de la journée, les rendez-vous du lendemain dans le monde et des rubriques plus divertissantes. Tout ça bien condensé pour notre plus grand plaisir !


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Bon tri, bon courage, et... plein de plaisirs dans vos découvertes !


Sources :
-Bernard Stiegler, philosophe, directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI)
-Caroline Sauvajol-Rialland, professeur à Sciences Po Paris et maître de conférences à l'Université Catholique de Louvain (UCL), auteure de Infobésité, éd. Vuibert, avril 2013.
-L’infobésité, Le Secret des Sources, France Culture
-Brad Frost, Creative Mornings
-Mindjet : Drowning in Data

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Hey ! Je suis William, ancien prépa ECE, aujourd'hui élève à l'ESCP et co-fondateur des Sherpas. J'aime écrire sur des sujets te permettant d'améliorer ta vie quotidienne en prépa ;) Au plaisir !