M-Pesa, une success-story africaine.

Faut-il encore présenter M-Pesa, le service de transaction africain massivement utilisé ? Ces derniers temps, les systèmes de paiement mobile ont bonne presse. De nombreux mécanismes permettent de gérer les transferts d’argents, pour des montants variés, selon des modalités diversifiées, tout en mettant en relation une multitude d’acteurs atomiques. Exception du monde occidental ? Point du tout ! Le géant africain M-Pesa est sur le point de souffler ses 10 bougies. Retour sur une solution disruptive qui a changé les règles de la finance et continue d’avoir un impact sociétal considérable.


M-Pesa : là où réside le génie

Petite histoire...

En 2002, des chercheurs rattachés au gouvernement britannique constatent qu’il est courant en Afrique d’utiliser le temps d’antenne téléphonique pour transférer de l’argent à ses proches, qui vont alors l’utiliser ou le transférer à nouveau. Fort de ce constat, la société britannique Vodafone décide alors de lancer un service de microfinance : sa filiale kényane Safaricom permettra de recevoir et de rembourser des prêts en utilisant le réseau de « revendeurs de temps d’antenne ». Les taux d’intérêts seront bien plus compétitifs que lorsqu’il s’agit de cash et la vérification de l’état des comptes bien plus facile. En réalité, il s’avère que les utilisateurs font un usage du service qui dépasse la microfinance ; ils se servent de cette solution pour envoyer de l’argent à leurs familles et à leurs proches. En 2007, Safaricom lance finalement un nouveau service mobile de paiement et de transfert d’argent, baptisé M-Pesa : « M » pour mobile, et « Pesa » pour le swahili de « cash ». M-Pesa permet aux utilisateurs de déposer de l’argent sur un compte stocké dans leur téléphone cellulaire, de transférer de l’argent par SMS à travers une sécurisation PIN, y compris à des vendeurs de biens et services ; ainsi que de recouvrir des versements en monnaie courante.


Infographie M-Pessa


Un véritable bouleversement sociétal

M-Pesa croît à une vitesse impressionnante, atteignant le million d’utilisateurs en 6 mois ; et compte aujourd’hui plus de 18 millions de comptes ouverts (environ le nombre d’adultes vivant dans le pays). Les transactions mensuelles s’élèvent en moyenne à $700 000 000, soit 20% du PIB kenyan. Le succès est tel qu’il contribue à bouleverser fondamentalement le lien de la population avec la finance.

Dans la campagne, les habitants accèdent au système financier et s’intègrent à la sphère économique. De nombreux témoignages attestent de cette révolution. Des bergers racontent qu’ils deviennent capables de participer aux transactions financières. Auparavant, se rendre à la banque depuis leurs zones désertes leur aurait pris des jours de marche, sans compter les longues heures de queue une fois arrivé au guichet. Une solution tellement pratique, pour des habitants qui parfois ne disposent simplement pas d’un compte en banque. Avec M-Pesa, les gens peuvent désormais envoyer et recevoir de l’argent d’une manière simple, rapide, et à des coûts de transaction défiant toute concurrence. Une mère kenyane rapporte quant à elle qu’elle peut régler les frais de scolarité de son fils via son mobile : M-Pesa devient rapidement une de ces petites révolutions du quotidien, qui rend l’existence plus simple.


M-Pessa Kenya


Surtout, le fait que la population recourt massivement au service le rend fiable et puissant. (C’est le fameux effet de réseau). Les transactions peuvent s’effectuer entre urbains et ruraux, mais également entre particuliers et professionnels : à l’instar de notre Uber occidental, les clients peuvent payer leur course de taxi à travers M-Pesa !

Une réponse efficace à la réalité d'un pays Est-africain

M-Pesa est particulièrement adapté à la réalité du pays qui le voit grandir. Au sein de la sous-région, le crime et la corruption se maintiennent à un niveau élevé. Avec M-Pesa, plus besoin d’avoir systématiquement du liquide sur soi : plus de risque de vol ou de menace, donc. Le système est également efficace lors des périodes d’instabilité que peut traverser le pays. En 2008, pendant les violences post-électorales, les élites urbaines ont pu envoyer des fonds à leurs proches pris au piège des campagnes et des banlieues, privés des échanges économiques.

Par ailleurs, l’équipement en téléphones mobiles est quasi-total en Afrique. Si les populations n’ont pas un égal accès à Internet, tous, même en brousse reculée, ont un appareil cellulaire (il a souvent vécu, mais miraculeusement, il fonctionne à merveille !). C’est cela qui rend M-Pesa si efficace et si adapté à la réalité du Kenya.


M-Pesa : les incontournables limites du système

Un service qui soulève par nature des risques financiers

Le concept même de M-Pesa soulève pour autant un certain nombre de questions. La situation monopolistique d’un service qui fixe ses propres taux et qui a accès à autant de données personnelles est un risque préoccupant.

Mais l’enjeu majeur est d’affiner la place et la fonction d’un tel système au sein de l’économie. M-Pesa ne peut se substituer à un système bancaire classique, où le crédit reste essentiel pour assurer la croissance. Cela permet d’accompagner le mouvement d’amélioration, de création de valeur, de stimulation de l’économie. Avec M-Pesa, les transferts se font totalement en dehors du système financier formel. Dès lors, comment s’inscrire dans une dynamique de progrès, au cœur de pays qui sont en pleine croissance et dont le développement appelle des besoins de financement considérables ?


M-Pessa Kenya1


Enfin, d’un point de vue plus consumer-centric, M-Pesa ne peut être un substitut complet aux banques de détail. Gérer ses emprunts sur un Nokia, cela a une certaine limite… Le cabinet de recherche et de conseil Analysys Mason abonde dans ce sens et considère que le modèle de M-Pesa est dépassé, malgré son succès. Pour être dupliqué, M-Pesa devrait proposer une gamme de services diversifiée, qui offre une valeur additionnelle à la faisabilité technique des transferts monétaires. L’expérience utilisateur pourrait ainsi être enrichie et accompagner le financement de postes de dépenses qui touchent à tous les aspects de la vie du consommateur : logement, éducation, loisirs, assurance, épargne, santé, service public…

Les limites à la scalabilité, les revers du succès

D’autres freins sont identifiés quant à la possible duplication du modèle M-Pesa. Au Kenya et en Tanzanie, il a été révolutionnaire, mais peut-on s’attendre à un tel succès en reproduisant à l’identique la solution ailleurs ? Pour commencer, Safaricom a évidemment bénéficié d’un « first-mover advantage » : les régulateurs l’ont laissé s’implanter sans entrave.  Les législations, à l’époque assez souples, ainsi que la stratégie du groupe, ont permis une pénétration massive et ingénieuse du marché. Safaricom a misé sur le management des gens plutôt que sur le management de la technologie, conscient que l’effet « réseau » était le facteur clé de succès. En offrant des taux très en-deçà des coûts domestiques (particulièrement élevés), le projet a conquis des utilisateurs qui ne pouvaient recourir aux transactions financières que pour de très petits montants (c’est même désormais possible pour quelques centimes) ; alors que les transferts n’étaient alors envisageables que pour des sommes plus élevées. Ainsi, un transfert de « seulement » $50 coûtait $5… mais $0,5 avec M-Pesa, l’écart est flagrant, et c’est la raison pour laquelle M-Pesa a pu toucher l’économie kényane tout entière. Suivez les instructions simplement sur le petit écran de votre Nokia et le tour est joué ! Imaginez que chaque mois, des individus reçoivent leur salaire à travers leur téléphone…c’est tout simplement un progrès formidable !


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Cependant, tous les pays ne partagent pas la même structure : certains ont des obligations plus contraignantes en termes de législation, d’autres ont des systèmes bancaires plus développés… En Afrique de l’Ouest, la zone CFA rend par exemple le système très compliqué à mettre en place : la monnaie est indexée sur l’euro et dépendante des décisions de la BCE, alors que chaque pays héberge pourtant des acteurs étatiques financiers disparates. M-Pesa s’étend (dans des pays en développement) par exemple en Inde, au Nigéria, en Europe de l’Est… Mais le succès est loin d’être comparable.

Par ailleurs, le système est même en danger sur son propre sol. Suite aux recommandations du cabinet Analysys Manson de séparer les activités financières des activités de télécoms, l’opposition kényane a déposé un projet de loi visant à séparer Safaricom du service M-Pesa. Début mars, le britannique Vodafone menace alors de reconsidérer ses investissements dans le pays. Si les détracteurs du succès de la filiale britannique dénoncent un abus de position dominante et entendent ouvrir M-Pesa à la concurrence, le gouvernement kényan soutient pour l’heure Safaricom et le directeur mobile Michael Joseph chez Vodafone fulmine devant la jalousie, « ridicule », d’une réussite dont il serait injuste de punir le succès…

M-Pesa, c'est finalement une innovation inspirante, qui peut nourrir les projets de demain



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M-Pesa témoigne de la croissante hétérogénéité des « façons de faire » de la finance, et de l’ingéniosité des acteurs à développer des solutions cohérentes avec les structures locales des états hôtes. M-Pesa est un palliatif puissant au système financer est-africain et a permis un bouleversement sans précédent, donnant un précieux accès aux transactions économiques à une très large population. Adapté à la réalité du Kenya et de la Tanzanie, sûr, rapide, simple, efficace, capitalisant sur l’effet réseau, il s’agit d’un petit bijou et d’un succès amplement mérité. Ceci dit, il faudra sans aucun doute poursuivre dans la dynamique ingénieuse de développement de nouvelles solutions : avec des pays différents, une législation renforcée, une concurrence exacerbée et surtout des attentes croissantes des consommateurs, la banque de demain sera, nécessairement, plus surprenante encore ! Les changements vont vite, et vous ne serez pas surpris de voir M-Pesa même évoluer radicalement dans les prochains mois. Depuis le 23 mars, elle donne au Kenya le statut inédit de pionnier : il s’agit du premier pays à proposer à la vente des obligations d’État… via smartphone ! Le nouvel emprunt obligataire s’appelle « M-Akiba », du kiswahili « épargne ».

À suivre…

Lucie Greiveldinger's Picture

Etudiante et passionnée d’éducation, je rêve d’une école de demain performante et juste, qui donne les moyens à chacun de se réaliser. Avec les Sherpas, je fais ma petite part du colibri.